Sur le chemin des petits cailloux

Sur le chemin des petits cailloux
 
Guy Marchamps

Préface de Julie Vincent

Si vous allez dans un cimetière juif à Montréal, vous remarquerez des cailloux posés sur les pierres tombales. Étrange coutume se dit-on, cependant pas plus spéciale que déposer des fleurs. Les fleurs, c’est beau, ça sent bon, c’est coloré, tandis qu’un caillou… Mais pour ma part, ce petit caillou m’émeut (ce qui ne m’empêche pas d’apprécier les fleurs). On dit qu’à chaque visite au cimetière, un caillou est déposé pour signifier au défunt que quelqu’un est venu le voir. Je trouve que le caillou est moins pompeux que les fleurs (sans compter que ces dernières fanent contrairement au caillou).
Depuis sa création en 1997, Le bain a été présenté à plus de 600 reprises en français et en anglais. Le spectacle a remporté plus d’une fois le Prix du public.
Ce petit galet a peut-être des milliers d’années. Il doit bien avoir une petite idée sur l’éternité. Il dure, peu importe les intempéries, des civilisations passent, pas lui. Il est une incarnation de la matière qui dure. La mort essaie de lui faire concurrence avec ses os, mais c’est le caillou qui gagne toujours. Il reflète le simple bonheur d’être là, en tout abandon. Son silence rejoint celui du défunt. Parce que l’allégorie est belle, j’irai déposer un caillou sur la tombe de mes parents. J’apporterai aussi des fleurs, question de ne pas les dépayser. Mais encore, pourquoi pas des bonbons, « parce que les bonbons, c’est tellement bon ».
J’ai vécu 25 ans avec la présence de mon père parti trop tôt. Pourtant, je l’ai à peine connu. Il travaillait beaucoup pour faire vivre la trâlée et le soir, après le souper, je le regardais s’endormir devant la télé en ayant pris soin de déposer sa pipe dans l’immense cendrier que mon frère avait confectionné dans ses cours de fonderie. Comme les pères de l’époque, il ne parlait pas beaucoup, même quand nous allions bûcher le samedi sur une terre des environs. De mémoire d’enfant, je me souviens de n’avoir reçu qu’une taloche (mais une vraie) : j’étais un tantinet tannant à l’école. Je m’amusais à faire rire les copains. Mais j’ai aussi souvenance d’un petit mot d’amour dont le paternel m’affublait parfois. Étrange, insolite, dichotomique… Il m’accrochait en passant et en me serrant dans ses bras, ma joue sur sa joue piquante, il me lançait : « Ma belle crotte de chien ». Ce n’est pas banal. Avouez qu’en d’autres circonstances, j’aurais dû me payer des années de psychanalyse. Mais par ce geste précieux, par ce câlin si spontané, tout doute s’effaçait. « Ma belle crotte de chien » était sa façon de me dire « je t’aime ». À défaut de s’embrasser, dans toute l’acception du terme, c’est-à-dire, se prendre dans les bras, je lui fais ce câlin de mots « pour la suite du monde ».

Collection Prose

ISBN 9782896372041
6 x 8 po
152 pages
22,95 $
Parution mars 2025
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